De par la spécificité du procédé, encore artisanal entre 1843 et 1860, les tirages sont singuliers. Ils se rapprochent du dessin tant par leurs teintes et leurs clairs obscurs, que par leur composition et bien sûr leur support : l’image épouse avec sensualité le grain du papier. Beaucoup des auteurs de ces photographies proviennent des milieux artistiques de l’époque. Ils ont déjà une pratique du dessin ou de la peinture. Adalbert Cuvelier, photographe de la très belle « Grand Place d’Arras » dira même en 1854 que pour « bien faire de la photo, il faut avoir le sentiment de la peinture, en comprendre l’effet et la composition ».


Louis Désiré Blanquart Evrard, Autoportrait (1846) >

Ces précurseurs expérimentent, jouent et offrent des représentations nouvelles. Certains le font avec humour. Hippolyte Bayard n’hésite pas à se mettre en scène à travers plusieurs autoportraits. Sa composition au chapeau et instruments de jardinage est aussi très plaisante. D’autres utilisent le calotype pour asseoir leur stature. L’assurance que manifeste Louis Désiré Blanquart Evrard dans son autoportrait (1846), allongé au pied d’une colonne recouverte de lierre, évoquerait presque celle des Empereurs romains. Le portrait qu’il fait de Victor Regnault est aussi réussi, il souligne la distinction du membre de l’Académie des Sciences.

Quels sont les sujets traités ? Portraits, paysages, architecture. Instantanés, natures mortes et reportages de guerre sont plus rares.


Gustave Le Gray, Paris, vue de Montmartre (1849 - 1850)
Certains souhaitent rendre compte de leurs voyages. Aimé Civiale donne ainsi à voir des vues touristiques des Pyrénées, tels que le barrage de l’Arly à Megève (1869). Alphonse Delaunay, lui, s’est attaché à répertorier des types pittoresques, comme les Espagnols. Bien entendu, on retrouve aussi quelques calotypes extraits de l’inventaire photographique constitué par Le Gray, Mestral, Bayard, Le Secq et Baldus aux environs de 1851, notamment le cloître d'Arles de Baldus. Pour qui s’est déjà intéressé à la mission héliographique ou aux voyages en Orient, pas de surprise particulière.


Eugène Le Dien, Oliveraie dans la campagne romaine (1852-1853)
Des tirages inédits, il y en a. Nous avons découvert de très beaux calotypes, produits par des amateurs. L’arbre (1846) de Charles Cousin, peintre et graveur parisien, est touchant. Eugène Cuvelier s’est lui aussi intéressé aux arbres : études de tronc d’arbre, arbre, forêt de Fontainebleau. Sa gamme de noirs est très riche. Plus époustouflants sont les paysages d’Eugène Le Dien, dont on peut comparer les tirages aux négatifs : Oliviers (1853), Pinède d’Ostie, Vallée des moulins à Amalfi et Chemin creux aux portes de Rome (1952-53).



Charles Nègre, Le Stryge ou portrait d’Henri Le Secq sur les tours de la cathédrale Notre Dame (1853) >


Charles Nègre a pris des scènes de genre, telles que les ramoneurs en marche à Paris. Il joue des effets de plan pour mettre en relief ses héros : une ville floue, un pan de mur et, au premier plan, les ramoneurs marchant de profil. Le flou de l’arrière plan confère une dimension instantanée à cette scène, pourtant très construite. De l’amitié qui le lie à Henri Le Secq, il nous reste un témoignage de leur complicité : Le Stryge ou portrait d’Henri Le Secq sur les tours de la cathédrale Notre Dame.




Henri Le Secq, Nature morte aux harengs (1855) >

Les natures mortes d’Henri Le Secq sont magnifiques : la délicatesse de ses pommes, la composition très maîtrisée de la tranche de citrouille et chopine (1852-60). Le souvenir de ses splendides harengs posés sur une nappe à carreaux est encore vivace. Les lignes noires de la nappe contrastent avec l’arc des poissons. Henri Le Secq pose là un point de vue très personnel, étrange : ces poissons semblent être suspendus.






Marie Quéau, photo extraite de la série Paillasse (2008-2009) >

Je ne peux m’empêcher de voir des similarités avec une photographie contemporaine, découverte au Salon de Montreuil 2010. Marie Quéau avait réussi à surprendre notre regard en donnant à voir un chien blanc allongé, comme suspendu, avec en fond les carreaux de carrelage blanc, délimités par des joints noirs.

Primitifs de la photographie : introduction
Un plaisir immédiat / Primitifs de la photographie (1/3)
Des tâtonnements à l'industrialisation / Primitifs de la photographie (2/3)