Pour les non initiés, la camera obscura est une boîte noire percée d’un petit trou, qui peut être muni ou non d’une lentille. Sur la paroi opposée au trou se projette l’image inversée et renversée de la scène extérieure, résultat de la diffraction de la lumière. Cette paroi est translucide afin de permettre à l’observateur de dessiner l’image. Le sténopé, plus connu aujourd’hui des amateurs de photo, est bien une boîte noire, mais sans optique et avec toutes les parois opaques.

Le principe de la camera obscura est connu depuis l’Antiquité. Plus on se rapproche du XIXe s. et plus son usage se développe et se perfectionne. Leonard de Vinci en décrit l’utilisation. Giovanni Battista della Porta y consacre un traité (magiae naturalis, 1558, Naples) dans lequel il explique son fonctionnement. A partir du XVIe s., des peintres et des dessinateurs commencent à l’utiliser pour représenter des scènes extérieures et respecter les perspectives. Une version portative apparaît au XVIIIe s. A la même époque se développe aussi la pratique du portrait « silhouette », dont le dispositif est constitué d’une bougie, du sujet, de l’ombre portée, et de l’artiste qui recopie la silhouette. Le désir de représenter la réalité est très vif.

En parallèle, le domaine de la chimie et de la physique connaissent des innovations marquantes. Des traités de chimie, des études sur la lumière et la photosensibilité paraissent. Les sels d’argent sont ainsi connus pour noircir sous l’effet de la lumière. Au XIXe s., des hommes pensent enfin à mettre en relation la camera obscura et les dernières découvertes scientifiques. S’en suit une série d’expérimentations et de tâtonnements.

Alors qui sont ces hommes qui ont participé à l’aventure de l’invention de la photographie ? D’abord Wedgwood et Davy, qui publient en 1802 un essai sur leurs travaux avec le nitrate d’argent. Ils rencontrent deux difficultés : la durée d’exposition à la lumière est terriblement longue pour réussir à faire apparaître l’image et il leur est impossible de stopper le noircissement de l’image obtenue à la lumière.

Un peu plus tard, le choix du support recueillant l’image fait débat : en France, Niépce et Daguerre imaginent graver l’image dans le métal alors qu’en Grande Bretagne Talbot reste fidèle au papier. Ces deux pistes ont chacune abouti à la mise à jour de deux procédés photographiques : le daguerréotype et le calotype ou talbotype.

Joseph Nicephore Niépce, physicien, produit en 1826 ou 1827 la première photo sur une plaque en étain. Il lui faut 10 à 12 heures pour obtenir une image. L’inconvénient ? Les ombres portées ont le temps de se déplacer de droite à gauche ou de gauche à droite, d’où une image présentant très peu de contrastes d’ombres et de lumières. De plus, les enduits s’écaillent. En 1829, Niépce s’associe avec Louis Jacques Mandé Daguerre, qui, de par son métier de peintre et décorateur de théâtre parisien, a acquis une parfaite maîtrise de la camera obscura et une bonne connaissance des effets de la lumière. Cette expérience singulière le conduit dès 1826 à s’intéresser à la photographie. A la mort de Niépce en 1833, il poursuit les recherches. Il trouve ainsi le moyen de réduire de 60 à 80 fois le temps d’exposition : il faut désormais 10 à 12 minutes l’hiver et 5 à 6 minutes l’été. Et surtout il parvient à inventer le daguerréotype. Rapport de M. Arago sur le daguerréotype, lu à la séance de la Chambre des députés, le 3 juillet 1839, et à l

On retient communément l’année 1839 comme celle de la création de la photographie. C’est en fait l’année où le physicien et député Arago défend le daguerréotype à l’Académie des Sciences et à la Chambre des députés. Il les présente comme des « images dessinées par la lumière ».
Rapport de M. Arago sur le daguerréotype,
lu à la séance de la Chambre des députés, le 3 juillet 1839, et à l'Académie des sciences, séance du 19 août

Source: Bibliothèque nationale de France >
Le daguerréotype est un procédé permettant d’obtenir une image positive sur des plaques d’étain ou de cuivre. Plusieurs inconvénients :
- l’image est unique et non reproductible ;
- l’image est inversée : les éléments du réel situés à gauche se trouvent positionnés à droite sur la plaque ;
- la plaque est plus fragile, plus lourde et forcément moins souple qu’une simple feuille de papier ;
- une émulsion doit être faite juste avant la prise de vue, ce qui rend difficile les instantanés ;
- la plaque doit être regardée sous un angle incident pour révéler l’image ;
- la taille de l’image est réduite.
Mais un avantage : cette invention tombe dans le domaine public, elle se diffuse donc vite.


William Henri Fox Talbot est l’inventeur du calotype. Piètre dessinateur, il utilise la camera obscura près du Lac de Côme pour reproduire les paysages qui l’entourent en 1834. Insatisfait du résultat, il réfléchit à une autre solution que le dessin en basant ses recherches sur le papier et la photosensibilité. Il obtient alors des « dessins photogéniques ». En 1839, l’annonce de l’invention du daguerréotype l’incite à reprendre ses recherches. Il découvre les effets de l’acide gallique et le principe du développement et élabore ainsi un procédé basé sur le négatif. C’est d'ailleurs le premier à faire une distinction entre la prise de vue et le développement de l’image. Talbot fait breveter son procédé en 1841, ce qui condamne son invention à une diffusion confidentielle.

Dieppe : bateau à quai, Henri Le Secq, Négatif sur papier, 1854 >




Il tente malgré tout de démontrer l’intérêt de son procédé en éditant en 1844 The Pencil of Nature, le premier livre imprimé illustré de 24 photographies originales collées, un échec commercial. A partir de cette date, la photographie rejoint le registre des illustrations, au même titre que les lithographies.
The pencil of nature, William Henri Fox Talbot, facsimilé publié en anglais en juillet 2010 chez l’éditeur KWS >

Face à Talbot, Bayard et Blanquart-Evrard revendiquent chacun l’invention du calotype. Vers 1840, Hippolyte Bayard parvient à obtenir des images positives, sur papier, d’une qualité exceptionnelle. Il développe ensuite une œuvre photographique très personnelle. Louis-Désiré Blanquart Evrard, chimiste de formation, est un peintre amateur reconnu. Il n’hésite pas à prendre contact avec l’Académie des sciences en 1846, à publier le descriptif de son procédé en janvier 1847, tout en omettant de mentionner Talbot, et enfin à contacter également l’Académie des Beaux-Arts en 1847. Une commission est ainsi nommée. Il propose de former pendant 3 jours les membres de la commission de l’Académie des sciences.

Les autres calotypistes tentent de faire valoir les améliorations qu’ils apportent au procédé de Talbot. Un exemple ? Jacques-Michel Guillot et Amélie Saguez écrivent en 1847 un manuel apportant de notables améliorations au procédé sur papier. En 1847, l’action de Blanquard Evrart auprès de l’Académie des sciences et la parution de ce traité facilitent la diffusion du calotype en France au sein des milieux artistiques. A partir de cette année-là, plusieurs personnalités se distinguent en se lançant dans l’aventure calotypiste. Ce procédé offre l’avantage d’être artisanal et de permettre les retouches à la main. Ceux qui le maîtrisent disposent ainsi d'un moyen d’exprimer pleinement leur créativité. Les tirages sont destinés à un cercle privé ou voués à une diffusion plus large. Les échanges d’astuces et de tirages s’organisent au sein de la société héliographique, fondée en 1851.

1851 est l’année de tous les paris : Blanquart-Evrard essaie de prendre à contre-pied les propos d’Arago en 1839, lors de son discours : « on a rêvé la reproduction, la multiplication des dessins photographiques par des reports lithographique. […] En frottant, en tamponnant de pareils dessins, en les soumettant à l’action de la presse ou du rouleau, on les détruirait sans retour. ». A travers les calotypes, Blanquart-Evrard entrevoit la possibilité de reproduire à l’infini les images. Il crée ainsi la première imprimerie photographique à Loos, près de Lille. 300 tirages sont réalisés chaque jour par 50 ouvrières. Il édite des albums thématiques sur le voyage, la nature ou l’art, en regroupant les tirages des plus grands photographes de l’époque. Parmi eux figurent ses amis, photographes amateurs ou professionnels.
L’échelle, Victor Regnault,
tirage extrait du recueil Photographies positives, imprimé en 1853 >
C’est grâce à ces albums que nous ont été révélés les travaux de Charles Marville, Victor Regnault ou Louis Robert. Plusieurs dizaines de milliers de photographies sont tirées jusqu’en 1855, année de la fermeture de l’imprimerie. La production n’a jamais été rentable et surtout le négatif sur verre au collodion s’impose comme la nouvelle technique d’impression des photographies. 
Autoportrait présumé de Charles Marville dans la forêt de Fontainebleau,
tirage extrait du recueil Photographies positives, imprimé en 1853 >


S’engage ensuite l’industrialisation croissante du secteur de la photographie.

Bibliographie :
- Rapport de M. Arago sur le daguerréotype, lu à la séance de la Chambre des députés, le 3 juillet 1839, et à l'Académie des sciences, séance du 19 août, Bibliothèque nationale de France
- Petite histoire de la photographie, Walter Benjamin, Société française de photographie, Tirage à part du 1er novembre 1996.
- Article Papiers sensibles, Louise Merzeau, les Cahiers de Médiologie n°4, Gallimard, 1997 (également consultable ici)
- Primitifs de la photographie, le calotype en France, 1843 - 1860, Gallimard / BNF, septembre 2010



Lien vers les billets de cette trilogie :

Primitifs de la photographie : introduction
Un plaisir immédiat / Primitifs de la photographie (1/3)
Des tâtonnements à l’industrialisation / Primitifs de la photographie (2/3)

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