Des tâtonnements à l’industrialisation / Primitifs de la photographie (2/3)
Par Connie le dimanche 23 janvier 2011, 12:15 - Musées - Lien permanent
Pourquoi la photographie est-elle inventée dans la première moitié du XIXe
s. ? Comme l’écrit Walter Benjamin en 1931 dans sa « petite histoire
de la photographie » : « l’heure était venue de la découverte
[…] des hommes qui indépendamment les uns des
autres poursuivaient un même but : fixer dans la camera obscura ces images
».
Nature morte à la chope et à la pipe, Henri Le Secq, Calotype, 1855 >
Pour les non initiés, la camera obscura est une boîte noire percée d’un
petit trou, qui peut être muni ou non d’une lentille. Sur la paroi opposée au
trou se projette l’image inversée et renversée de la scène extérieure, résultat
de la diffraction de la lumière. Cette paroi est translucide afin de permettre
à l’observateur de dessiner l’image. Le sténopé, plus connu aujourd’hui des
amateurs de photo, est bien une boîte noire, mais sans optique et avec toutes
les parois opaques.
Le principe de la camera obscura est connu depuis l’Antiquité. Plus on se
rapproche du XIXe s. et plus son usage se développe et se perfectionne. Leonard
de Vinci en décrit l’utilisation. Giovanni Battista della Porta y consacre un
traité (magiae naturalis, 1558, Naples) dans lequel il explique son
fonctionnement. A partir du XVIe s., des peintres et des dessinateurs
commencent à l’utiliser pour représenter des scènes extérieures et respecter
les perspectives. Une version portative apparaît au XVIIIe s. A la même époque
se développe aussi la pratique du portrait « silhouette », dont le
dispositif est constitué d’une bougie, du sujet, de l’ombre portée, et de
l’artiste qui recopie la silhouette. Le désir de représenter la réalité est
très vif.
En parallèle, le domaine de la chimie et de la physique connaissent des
innovations marquantes. Des traités de chimie, des études sur la lumière et la
photosensibilité paraissent. Les sels d’argent sont ainsi connus pour noircir
sous l’effet de la lumière. Au XIXe s., des hommes pensent enfin à mettre en
relation la camera obscura et les dernières découvertes scientifiques. S’en
suit une série d’expérimentations et de tâtonnements.
Alors qui sont ces hommes qui ont participé à l’aventure de l’invention de la
photographie ? D’abord Wedgwood et Davy, qui publient en 1802 un essai sur
leurs travaux avec le nitrate d’argent. Ils rencontrent deux difficultés :
la durée d’exposition à la lumière est terriblement longue pour réussir à faire
apparaître l’image et il leur est impossible de stopper le noircissement de
l’image obtenue à la lumière.
Un peu plus tard, le choix du support recueillant l’image fait débat : en
France, Niépce et Daguerre imaginent graver l’image dans le métal alors qu’en
Grande Bretagne Talbot reste fidèle au papier. Ces deux pistes ont chacune
abouti à la mise à jour de deux procédés photographiques : le
daguerréotype et le calotype ou talbotype.
Joseph Nicephore Niépce, physicien, produit en 1826 ou 1827 la première
photo sur une plaque en étain. Il lui faut 10 à 12 heures pour obtenir une
image. L’inconvénient ? Les ombres portées ont le temps de se déplacer de
droite à gauche ou de gauche à droite, d’où une image présentant très peu de
contrastes d’ombres et de lumières. De plus, les enduits s’écaillent. En 1829,
Niépce s’associe avec Louis Jacques Mandé Daguerre, qui, de par son métier de
peintre et décorateur de théâtre parisien, a acquis une parfaite maîtrise de la
camera obscura et une bonne connaissance des effets de la lumière. Cette
expérience singulière le conduit dès 1826 à s’intéresser à la photographie. A
la mort de Niépce en 1833, il poursuit les recherches. Il trouve ainsi le moyen
de réduire de 60 à 80 fois le temps d’exposition : il faut désormais 10 à
12 minutes l’hiver et 5 à 6 minutes l’été. Et surtout il parvient à inventer le
daguerréotype.
Rapport de M. Arago sur le
daguerréotype,
lu à la séance de la Chambre des députés, le 3 juillet 1839, et à l'Académie
des sciences, séance du 19 août
Source: Bibliothèque nationale de France >
Le daguerréotype est un procédé permettant d’obtenir une image positive sur des
plaques d’étain ou de cuivre. Plusieurs inconvénients :- l’image est unique et non reproductible ;
- l’image est inversée : les éléments du réel situés à gauche se trouvent positionnés à droite sur la plaque ;
- la plaque est plus fragile, plus lourde et forcément moins souple qu’une simple feuille de papier ;
- une émulsion doit être faite juste avant la prise de vue, ce qui rend difficile les instantanés ;
- la plaque doit être regardée sous un angle incident pour révéler l’image ;
- la taille de l’image est réduite.
Mais un avantage : cette invention tombe dans le domaine public, elle se diffuse donc vite.
William Henri Fox Talbot est l’inventeur du calotype. Piètre dessinateur, il
utilise la camera obscura près du Lac de Côme pour reproduire les paysages qui
l’entourent en 1834. Insatisfait du résultat, il réfléchit à une autre solution
que le dessin en basant ses recherches sur le papier et la photosensibilité. Il
obtient alors des « dessins photogéniques ». En 1839, l’annonce de
l’invention du daguerréotype l’incite à reprendre ses recherches. Il découvre
les effets de l’acide gallique et le principe du développement et élabore ainsi
un procédé basé sur le négatif. C’est d'ailleurs le premier à faire une
distinction entre la prise de vue et le développement de l’image. Talbot fait
breveter son procédé en 1841, ce qui condamne son invention à une diffusion
confidentielle.
Dieppe : bateau à quai, Henri Le Secq, Négatif sur papier, 1854 >

The pencil of nature, William Henri Fox Talbot, facsimilé publié en anglais en juillet 2010 chez l’éditeur KWS >
Face à Talbot, Bayard et Blanquart-Evrard revendiquent chacun l’invention du calotype. Vers 1840, Hippolyte Bayard parvient à obtenir des images positives, sur papier, d’une qualité exceptionnelle. Il développe ensuite une œuvre photographique très personnelle. Louis-Désiré Blanquart Evrard, chimiste de formation, est un peintre amateur reconnu. Il n’hésite pas à prendre contact avec l’Académie des sciences en 1846, à publier le descriptif de son procédé en janvier 1847, tout en omettant de mentionner Talbot, et enfin à contacter également l’Académie des Beaux-Arts en 1847. Une commission est ainsi nommée. Il propose de former pendant 3 jours les membres de la commission de l’Académie des sciences.
Les autres calotypistes tentent de faire valoir les améliorations qu’ils apportent au procédé de Talbot. Un exemple ? Jacques-Michel Guillot et Amélie Saguez écrivent en 1847 un manuel apportant de notables améliorations au procédé sur papier. En 1847, l’action de Blanquard Evrart auprès de l’Académie des sciences et la parution de ce traité facilitent la diffusion du calotype en France au sein des milieux artistiques. A partir de cette année-là, plusieurs personnalités se distinguent en se lançant dans l’aventure calotypiste. Ce procédé offre l’avantage d’être artisanal et de permettre les retouches à la main. Ceux qui le maîtrisent disposent ainsi d'un moyen d’exprimer pleinement leur créativité. Les tirages sont destinés à un cercle privé ou voués à une diffusion plus large. Les échanges d’astuces et de tirages s’organisent au sein de la société héliographique, fondée en 1851.

1851 est l’année de tous les paris : Blanquart-Evrard essaie de prendre à contre-pied les propos d’Arago en 1839, lors de son discours : « on a rêvé la reproduction, la multiplication des dessins photographiques par des reports lithographique. […] En frottant, en tamponnant de pareils dessins, en les soumettant à l’action de la presse ou du rouleau, on les détruirait sans retour. ». A travers les calotypes, Blanquart-Evrard entrevoit la possibilité de reproduire à l’infini les images. Il crée ainsi la première imprimerie photographique à Loos, près de Lille. 300 tirages sont réalisés chaque jour par 50 ouvrières. Il édite des albums thématiques sur le voyage, la nature ou l’art, en regroupant les tirages des plus grands photographes de l’époque. Parmi eux figurent ses amis, photographes amateurs ou professionnels.
L’échelle, Victor Regnault,
tirage extrait du recueil Photographies positives, imprimé en 1853
>
C’est grâce à ces albums que nous ont été révélés les travaux de Charles
Marville, Victor Regnault ou Louis Robert. Plusieurs dizaines de milliers de
photographies sont tirées jusqu’en 1855, année de la fermeture de l’imprimerie.
La production n’a jamais été rentable et surtout le négatif sur verre au
collodion s’impose comme la nouvelle technique d’impression des
photographies. Autoportrait présumé de Charles Marville dans la forêt de
Fontainebleau,
tirage extrait du recueil Photographies positives, imprimé en 1853
>
S’engage ensuite l’industrialisation croissante du secteur de la
photographie.
Bibliographie :
- Rapport de M. Arago sur le daguerréotype, lu à la séance de la Chambre des
députés, le 3 juillet 1839, et à l'Académie des sciences, séance du 19 août,
Bibliothèque nationale de France
- Petite histoire de la photographie, Walter Benjamin, Société française de
photographie, Tirage à part du 1er novembre 1996.
- Article Papiers sensibles, Louise Merzeau, les Cahiers de Médiologie n°4,
Gallimard, 1997 (également consultable ici)
- Primitifs de la photographie, le calotype en France, 1843 - 1860, Gallimard /
BNF, septembre 2010
Lien vers les billets de cette trilogie :
Primitifs
de la photographie : introduction
Un
plaisir immédiat / Primitifs de la photographie (1/3)
Des tâtonnements à l’industrialisation / Primitifs de la photographie (2/3)
Commentaires
Un second épisode aussi passionnant que le premier !
Je suis certain que la fin de la trilogie sera excellente.