Paris Delhi Bombay
Par Connie le vendredi 17 juin 2011, 22:30 - Musées - Lien permanent
Centre Pompidou du 25 mai au 19 septembre 2011

Orlan >
Quelques minutes suffisent pour atterrir en Inde : après avoir gravi les escalators du Centre Pompidou au son de chants de moines tibétains - exilés dans le nord de l'Inde -, nous nous sommes dirigés vers un somptueux drapeau hybride : les sequins bleu blanc rouge se mêlent aux sequins orange blanc vert du drapeau indien. Une œuvre d’Orlan, artiste… française ! Le charme aurait pu se briser net. Cette exposition, qui se place dans le prolongement des expositions pluridisciplinaires consacrées aux capitales Paris New York, Paris Berlin, Paris Moscou, a ouvert ses portes à des artistes contemporains indiens et français. L’occasion d’engager un dialogue ? Pas exactement. Nous avons découvert une scénographie révélant un mode de pensée européano centriste : au commencement, un chœur censé expliquer les composantes de la société indienne, ensuite 6 parties, chacune consacrée à une thématique et accueillant des artistes indiens et français. Au-delà de ces partis-pris, la sélection réserve de très belles surprises et témoigne de la vivacité de la scène artistique indienne. A visiter absolument !

Sunil Gawde, Virtually Untouchable>
Une fois passé l’entrée, le gris domine : on observe un mur de déchets informatiques constitué par Krisnajarad Chonat. L’œil est rapidement attiré par une immense statue qui se trouve au cœur de l’exposition. A partir de ce point, il est possible d’explorer chaque thématique.Dans la partie consacrée à la politique, ce sont d’abord les guirlandes de fleurs rouges de Sunil Gawde, qui ont retenu notre attention. D’apparence innocente, ces guirlandes, au doux nom de Virtually intouchable, sont constituées de lames de rasoir, en référence aux assassinats politiques (une guirlande de ce type avait servi pour l'attentat qui tua Rajiv Gandhi).
En face, le mur accueille deux fresques de N.S. Harsha. Sur l’une d’elles, on observe des personnages aériens qui dansent au-dessus de machines à coudre. Sur son tableau spot an innocent civilian, l'artiste met côte à côte des gens que l'on peut croiser dans la rue, au milieu figure un kamikaze qui fait exploser sa bombe. En détournant les codes des miniatures indiennes avec humour, N.S. Harsha met en scène l'actualité politique et sociale de l'Inde. Plus loin, l’installation Half widows, de Shilpa Gupta, met en lumière le drame des femmes dont les époux sont partis combattre au Cachemire. Dans la pénombre, une vidéo est projetée au sol ; une femme en deuil joue à la marelle. Le spectateur surplombe la scène, en écoutant le poème scandé de façon lancinante. A deux pas, une autre installation, celle de Nalini Malani. Son théâtre d’ombres et ses vidéos instaurent un climat menaçant, les couleurs saturées et le son dérangeant accroissent notre malaise. Le ton résolument libre et acerbe de ces artistes et la diversité des approches artistiques nous ont plu.

Vivan Sundaram, Barricade >
Accrochées aux deux extrémités de l’espace dédié à l’urbanisme et à l’environnement, les photographies de Vivan Sundaram, intitulées Barricade, dressent le panorama de villes créées de toutes pièces, à partir de déchets. Les couleurs douces et l’atmosphère paisible contrastent avec le chaos qu’elles représentent. On pense bien sûr aux villes utopistes, notamment à la maquette de Body Isek Kinguelez, montrée lors de l’exposition Africa Remix. Nos pas nous ont ensuite conduits vers un fabuleux couloir. Avec Think left, think right, think low, thing tight, Hema Upadhyay a reproduit en miniature le bidonville de Dharavi à Bombay : utilisant elle aussi des matériaux récupérés, elle a dressé ses deux maquettes sur les murs qui se font face. En avançant dans ce couloir étroit, notre regard circule librement de haut en bas, de droite à gauche, nous ne savons plus où donner de la tête. La perspective offerte est déroutante, comme si nous opérions un vol plané au-dessus du bidonville de Dharavi. L’artiste souligne toute l’ingéniosité dont font preuve les habitants de ce bidonville. Dans un style plus nostalgique, la série de photographies d’Atul Bhalla une roupie pour un grand verre recense les refrigerated cold water, ces distributeurs d’eau potable, denrée rare en Inde.
On s’en doutait, l’univers de Pierre & Gilles entre en parfaite résonance avec l’iconographie votive indienne : il émane de leurs portraits, des photographies d’enfants ou d’adultes repeintes à la main et recouvertes de paillettes, une sensualité envoûtante. Dans un tout autre genre, la sculpture en bronze proposée par Philippe Ramette est magnifique. S’inspirant de la statuaire publique indienne, il a élaboré avec l’aide d’artisans indiens cette petite fille aux pieds troués, qui gravit le socle - ou en descend ? On ressent une énergie puissante, qui fait vibrer la corde liberté. Plus macabres sont les sculptures étranges d’Anita Dube : ses os garnis de velours, de perles, de paillettes et de dentelles dégagent une atmosphère pesante, entre sexe, religiosité et mort.

Atul Dodiya, Devi and the Sink >
Quatrième thème : le foyer. Les peintures d’Atul Dodiya évoquent, avec un humour noir, les drames familiaux. Cette artiste puise souvent dans les icônes du cinéma indien pour créer ses images. La plus belle de ses peintures, Mahalaxmi (2002), apparaît sous le store métallique d’un magasin. Elle rappelle le suicide de trois sœurs dont les parents n’avaient pu payer la dote. On sourit en visionnant Alors que la bouche est encore pleine, la vidéo de Kiran Subbaiah : une économie de moyens dans ce match qui voit s’affronter un Kiran occidental et un Kiran indien, à propos de la façon dont on mange : avec ou sans couverts ?
Pushpamala revisite l’imagerie occidentale, en se mettant en scène au sein du studio Harcourt, allant jusqu’à incarner l’allégorie de la liberté. Elle nous propose ainsi une représentation de la femme qui révèle les stéréotypes sexuels et culturels.

N. Pushpamala >
Dernier thème : l’artisanat. Sheela Gowda a élaboré Cœurs galants, une magnifique guirlande de près de 5 mètres de haut, composée de bouse de vache (sacrée !) et enduites de pigments vermillon, le pigment utilisé par les Hindous pour dessiner le troisième œil sur leur front. Grâce à la Sound sculpture de Jean-Michel Othoniel, c’est en musique que l’exposition se conclut. La composition imaginée par Mauro Lanza est très belle. Il est dommage que cette mélodie ne soit pas produite par les suspensions de verre elles-mêmes.